Le grand panneau noir n’affichait toujours pas le numéro du quai. Pourtant le TGV en provenance d’Aix-en-Provence annoncé à 21h 37 devait arriver dans dix minutes.
Antoine était confortablement installé dans l’un des gros fauteuils club en cuir de la salle du café-restaurant qui domine la gare de Lyon. Depuis les larges baies vitrées, il pouvait voir d’un côté la gare et de l’autre la ville et il regardait alternativement l’une puis l’autre. C’était un jeu entre eux de s’attendre non pas sur le quai, au milieu de la foule, mais dans le décor majestueux du Train Bleu. Ils aimaient l’atmosphère surannée de ce lieu, avec ses grands lustres de cristal, ses peintures murales représentant les grandes villes-étapes de voyages, ses fauteuils de cuir capitonnés et tous les coins et recoins qui leur permettaient de se cacher pour surprendre l’autre.
C’est après une première séparation de plusieurs semaines qu’ils s’étaient retrouvés, plus amoureux que jamais, dans cette salle, assis sur la banquette de la table d’à côté, qu’occupaient aujourd’hui deux hommes d’affaires en imperméable beige. C’était un soir d’automne. Ana l’attendait là, plus belle que jamais dans son manteau de velours rouge. Et dès qu’il avait poussé la lourde porte et franchi le vestibule, dans la pénombre de la salle, il avait vu briller le regard de ses grands yeux verts humides qui le fixaient. Elle était revenue et elle l’attendait. Le 17 octobre était devenue une date anniversaire.
Ils s’étaient rencontrés deux ans auparavant à la terrasse d’un café. Antoine l’avait vu arriver vêtue simplement d’une robe droite de couleur bordeaux à petites fleurs blanches qui flottait sur son corps menu. C’était un samedi matin. Un matin ensoleillé. La ville était calme et fraîche. Antoine venait d’accompagner à la gare Montparnasse un ami d’enfance de passage à Paris et il s’était assis à cette terrasse pour profiter des premières douceurs du printemps et regarder la vie autour de lui. Il avait d’abord remarqué comme ses yeux étaient grands et son regard triste. Puis ses longs cheveux bruns. Elle n’était pas plus tôt assise qu’elle sortait déjà un livre de son sac et s’enfermait dans la lecture du roman. La Source cachée, un roman de Hella S. Hasse qu’il avait lu par la suite.
Antoine avait dîné la veille avec cet ami qu’il ne voyait plus qu’à de rares occasions. Ils avaient étudié ensemble la biologie à l’université d’Aix-en-Provence et une grande complicité les avait liés durant plusieurs années. Puis Antoine était venu à Paris pour s’inscrire dans une école de journalisme et l’ami était resté à Aix-en-Provence, s’était marié et était aujourd’hui père de deux garçons. Il travaillait dans un laboratoire de recherche en pharmacologie. Durant la soirée, ils s’étaient une nouvelle fois raconté leurs souvenirs de jeunesse et Antoine avait beaucoup parlé de son travail pour magazine de télévision. L’ami n’avait évoqué que brièvement ses recherches, beaucoup plus préoccupé par les travaux de la maison qu’il faisait construire.
Ana était toujours plongée dans son livre et ne semblait pas s’intéresser à tout ce qu’il y avait autour d’elle. Elle ne levait que brièvement les yeux pour chercher son verre sur la table et boire par courtes gorgées. Dès qu’il l’avait vue traverser la rue et se diriger vers le café, il avait perçu à sa manière d’avancer droit devant elle, le regard fixe, la tête haute, un caractère orgueilleux et tenace, et une grande solitude. À part un vieux monsieur qui venait d’arriver et, à l’autre extrémité, un couple dont chacun lisait son journal, ils étaient seuls à la terrasse, séparés de quelques tables. Soudain, dans le calme du matin, un camion avait surgi de nulle part. Dans un chaos de crissement de freins et de souffle d’air comprimé, un camion s’était arrêté brusquement le long du trottoir. Depuis la cabine, accroché à son volant, le chauffeur s’était adressé à Ana qui avait levé les yeux de son livre et, sans la moindre marque de politesse, lui avait lancé le nom d’une rue. Elle lui avait répondu avec timidité qu’elle n’était pas du quartier. Et le chauffeur avait alors insisté en montrant du doigt la rue d’en face et, avec autorité, lui avait demandé de traverser et d’aller voir. Elle avait hésité marquant la surprise, mais avec un léger sourire, le livre à la main elle s’était levée et, avec beaucoup de calme et de d’élégance, avait traversé la rue. Elle avait regardé vers la plaque et d’une démarche glissante était revenue s’asseoir en confirmant de la tête qu’il s’agissait bien de ce nom. Sans la remercier, le chauffeur avait accéléré le moteur de son camion et, dans un vacarme d’échappement, foncé droit vers la rue.
Avant de replonger dans son livre, elle avait alors tourné la tête vers Antoine. Un long échange de regard qui s’était ouvert sur un sourire. Ils avaient parlé des mœurs parisiennes, puis de l’un et de l’autre, puis de leur passion et de leur métier, et s’étaient retrouvés quelques jours plus tard, à la même terrasse, pour se dire qu’entre eux, seule une amitié était possible puisqu’Antoine vivait avec une autre femme. Pendant plus d’une année, ils s’aimèrent sans se le dire, en se voyant au restaurant ou autour d’un verre, pour parler de littérature, de cinéma et surtout de théâtre. Et puis de la vie, de leurs désirs et de leurs espoirs. Ana était professeur de français dans un collège de banlieue et faisait partie d’une troupe de théâtre amateur. Dès son plus jeune âge, elle avait voulu suivre des cours d’art dramatique. Quand enfant, on lui demandait quel métier elle voulait faire, elle répondait sans hésiter « Actrice ! » et elle était tombée amoureuse de son rêve de jeune fille. Lui avait eu quelques velléités d’écriture durant ses premières années parisiennes, mais aujourd’hui il rêvait davantage de vivre au calme près de la nature.
Calé dans le fauteuil, il regardait d’un côté la ville grouillante qui, dans la nuit, brillait de toutes les enseignes lumineuses et des phares jaunes et rouges des voitures. De l’autre côté, sous une lumière blanche, c’était une foule qui attendait, régulièrement bousculée par le flot de voyageurs que déversait chaque arrivée de train.
Quand il l’avait rencontrée, sa troupe venait de jouer pendant trois mois une pièce de Pirandello Chacun sa vérité et commençait à préparer La Mouette de Tchékhov. Ana jouait le rôle de Nina, la mouette. Antoine avait été invité à la première et, après le spectacle, ils s’étaient retrouvés mêlés à la troupe des comédiens autour d’un table, serrés contre elle, sur la banquette d’une brasserie face à la gare de Lyon. L’excitation d’une première, la chaleur suffocante de Paris au mois de juin, la présence d’Antoine et toutes les bouteilles de vin avaient mis Ana dans un état d’excitation et elle avait passé la soirée à déclamer sur tous les tons et avec les accents les plus invraisemblables, le texte de Tchékhov « Si je pouvais me reposer… me reposer. Je suis une mouette… Non, ce n’est pas ça. Je suis une actrice. Mais bien sûr ! ». Elle ne cessait de reprendre la tirade, et elle riait, et tous riaient avec elle, jusqu’à ce que ça devienne, à la fin, un murmure entrecoupé de sanglots sur l’épaule d’Antoine « Si je pouvais me reposer… me reposer. Je suis une mouette ». C’est ce soir-là, quand il l’avait raccompagnée en voiture, qu’avant de se quitter, ils avaient échangé leur premier baiser. Antoine s’était séparé de son amie trois semaines auparavant et rien ne lui avait semblé plus naturel que de franchir cette dernière distance.
Antoine voyait maintenant la banquette vide que venaient de quitter les deux hommes d’affaires. Combien de fois l’avait-il attendue ? Ici, dans cette salle et ailleurs. Après. Toujours après. La répétition. Le spectacle. La rencontre avec un metteur en scène. Un stage. Un festival. Une audition. Il avait pensé qu’après ça serait différent, qu’elle changerait. « Je suis une mouette… Non, ce n’est pas ça. Je suis une actrice. Mais bien sûr ! ».
Ce samedi, la troupe jouait dans un petit théâtre à Avallon, dans l’Yonne, et Antoine était resté à Paris pour terminer l’assemblage de la prochaine émission. Aux premiers temps de leur rencontre, Ana lui avait souvent donné rendez-vous le soir au théâtre, et il avait assisté à la plupart des répétitions qui se prolongeaient toujours. Puis il l’avait accompagnée à presque toutes les représentations. Et il connaissait des parties entières du texte « L’essentiel dans notre métier que cela soit la scène ou l’écriture, ce n’est ni la gloire, ni l’éclat, ni tout ce à quoi j’ai rêvé, mais de savoir supporter… savoir porter sa croix et avoir la foi » ou encore « Pour le bonheur d’être écrivain ou actrice j’aurais supporté l’animosité de la famille, la misère, la déception… ». Il connaissait le texte d’Ana par cœur. Et « Je suis une mouette… Non ce n’est pas ça. Je suis une actrice. Mais bien sûr ! ».
Depuis son départ, Ana lui avait laissé deux messages auxquels il n’avait pas répondu. Parce qu’il avait travaillé tard le samedi au mixage de l’émission. Parce qu’elle lui avait déjà laissé tous les détails de son arrivée gare de Lyon. Parce qu’il n’avait rien d’urgent ni de précis à lui dire. Parce qu’elle lui aurait raconté qu’elle avait joué atrocement mal, qu’elle se tenait toujours aussi mal sur scène, que le public n’avait rien compris et qu’il fallait qu’elle aille rejoindre les autres… Et il allait l’entendre dans quelques minutes.« Je suis une mouette. Non, ce n’est pas ça. Je suis une actrice. Mais bien sûr ! ».
Le panneau d’affichage venait d’indiquer le numéro 11 et en même temps le train glissait le long du quai. Mais plutôt que de s’enfoncer encore davantage dans le fauteuil et surveiller discrètement l’entrée pour l’apercevoir le premier et saisir son regard qui cherche avant qu’elle ne le voie, Antoine se levait brusquement en laissant un billet sur la table et quittait la salle. « Je suis une actrice. Mais bien sûr ! ». Il dévalait les marches de l’escalier et prenait en courant la direction de la sortie en se faufilant à grands pas entre les voitures, pour disparaître dans la ville.« Je suis une actrice ! ».
Jean-Paul Roig – Paris – juin 2002