La plainte était de plus en plus forte. Un murmure qui s’amplifiait et progressivement se dessinait et prenait corps. Des bêlements de chèvres ou de moutons qui se mêlaient à son rêve, envahissaient sa tête et débordaient. Il se réveilla brusquement et se revela … les coudes.. Assis sur le boobserva autour de lui des murs tapissés de fleurs jaunes, une vieille commode au-dessus de laquelle était accroché la reproduction d’une peinture représentant une scène biblique de baptême. Des vêtements pendaient sur une chaise. Aucun bagage Non, il n’avait pas de bagage. Il resta un long moment pensif. Les bêlements persistaient, aussi forts mais beaucoup plus nets et plus nombreux. Il finit par se lever et se dirigea vers la fenêtre entrebâillée derrière laquelle des volets de bois laissaient percer les rayons du soleil. Il poussa les volets qui ne résistèrent pas à un violent coup d’épaule et il découvrit en bas un énorme troupeau de moutons qui remplissait la rue, bloqué d’un côté par des barrières métalliques et de l’autre par des camions qui alimentaient le flot de bêtes. Il resta un long moment, le corps nu, à observer cet amas laineux qui se lamentait, sans comprendre ce que ces animaux pouvaient attendre ainsi parqués. Une transhumance, certainement. Mais quelle migration et vers quelle destination ? La réponse arriva avec deux hommes habillés d’un tablier blanc taché de taches rouges qui, d’un geste ample, firent basculer les grilles, et, en se frayant un passage parmi les bêtes, se mirent à pousser le troupeau vers l’intérieur du hangar. Un premier mouton, puis un deuxième, puis l’ensemble du troupeau se jeta en se bousculant dans la bouche noire du bâtiment pour laisser, en quelques secondes, la rue vide et silencieuse parsemée de petits tas de crottes noires. Les camions qui bouchaient la rue mirent, les uns après les autres, leur moteur en marche, laissant échapper un épais nuage de fumée noire et disparurent dans un silence de mort.
Il était arrivé la veille par le dernier train et avait pris une chambre dans cet hôtel que le chef de gare qui attendait pour fermer la grille, lui avait indiqué : « Oui il y a un petit hôtel de l’autre coté du village. A une vingtaine de minutes à pied. Vous allez toujours tout droit. Vous verrez de la lumière. C’est le seul endroit qui soit encore ouvert à cette heure-ci ». Il avait traversé un village complètement désert. Au milieu de la place mal éclairée, il avait reconnu, sur un piédestal, la même statue du poilu levant son arme que celle du village auvergnat où était né son père. Tout était fermé. Pas la moindre lumière derrière une fenêtre. Lui qui avait quitté Paris, sans réfléchir où il allait, seulement pour fuir, voir autre chose, Il était servi. Dans l’obscurité, il avait aperçu au loin le rectangle de lumière de la vitrine du « Café-Hôtel-Restaurant de France » écrit en grosses lettres Blanches.
Au moment où il avait poussé la porte, toutes les têtes, des hommes uniquement, s’étaient tournées vers lui et un silence était tombé. La porte refermée, seul un visage interrogateur, avec d’épais sourcils froncés, le fixait de derrière le comptoir.
— « Et vous comptez rester combien de jours ? ». Il ne s’était pas posé la question mais regardant le foulard de soie rouge qu’il serrait dans la main droite, il répondit, parce que c’était un chiffre qui lui avait toujours porté bonheur, « trois, trois jours ». L’hôtelier, un grand homme chauve avec une grosse moustache, en faisant claquer sur le comptoir une clef suspendue à un dé à jouer blanc tracé de points rouges avait conclu par : « Cent dix francs la nuit. Vous pourrez prendre les petits déjeuners ici dans la salle à partir de huit heures. La chambre est au deuxième étage, par l’escalier ».
Quand il descendit la salle était vide. Une jeune femme avec une robe claire balayait de la sciure sous les tables. Elle répondit à son salut en baissant la tête, mais la redressa aussitôt et le regarda s’installer sur un tabouret au comptoir. Elle posa son balai à côté du sceau et passa derrière le comptoir. Elle, lui proposa un grand bol de café.
Silencieuse, elle resta derrière le comptoir, appuyée au mur à le regarder boire et souffler le café. C’est lui qui troubla le silence en lui demandant si elle savait où il pouvait acheter des lames de rasoir dans le village. Elle lui indiqua l’épicerie Spar de l’autre côté de la place « qui vend de tout, de la viande, des bottes, des vêtements et même des médicaments. Vous savez il n’y a plus que deux commerces à Verfeuil. Ici, l’hôtel de France qui fait restaurant et encore uniquement le jeudi, le jour de l’abattoir, et l’épicerie Spar. L’abattoir, est juste derrière, dans la rue. Les chauffeurs et les ouvriers mangent ici le jeudi. Et vous, si vous ne travaillez pas à l’abattoir vous êtes venu pour le marché alors ? ». Il leva la tête avec un sourire triste sur les lèvres et remarqua qu’elle avait de jolis yeux noirs.
— « Non, ni pour l’abattoir, ni pour le marché. Mais j’irai faire un tour au marché. C’est sur la place ? ». Elle répondit « Oui sur la place » en le fixant. Puis elle baissa les yeux et resta un long moment, pensive, le regard perdu vers l’autre bout du comptoir. Au bout d’un moment, lentement, elle retourna au fond de la salle et repris son balai.
L’homme s’était tourné vers la vitre, et il observait le mur d’en face. Un mur crépi de ciment gris laissait apparaître ça et là des briques rouges. Un panneau rouillé indiquait « Maison à vendre. Pour tous renseignements s’adresser à Maître Reuillac Notaire à Saint-Sulpice ». Sur les volets, il essaya de déchiffrer un graffiti en partie effacé dont il ne put lire que le mot de la fin « Bizare ». Le clocher se mit à égrener neufs coups. Il se leva et en s’approchant de la porte vitrée, il chercha de nouveau à lire les mots tracés à la craie. Puis il regarda le toit en ardoise et une mansarde avec une fenêtre sans carreau par laquelle entraient et sortaient dans un ballet incessant, des oiseaux, peut-être des hirondelles. Puis le ciel bleu, sans nuage.
Il resta un long moment debout devant la vitre, à regarder ce mur gris et ces oiseaux. Quand il se retourna la jeune femme avait disparu et la salle était déserte. Il fit quelques pas le long des tables recouvertes de toiles cirées vichy rouge et blanche décolorées et regarda les trophées d’animaux : un cerf, un sanglier, un tétras avec de larges ailes déployées, un renard sur une armoire, en face d’un blaireau. Il remarqua à côté de la porte un juke-box, un vieux juke-box avec des disques en vinyle de 45 tours. Tous les titres dataient d’au moins une trentaine d’années. Des titres dont il avait complètement oublié le nom « My lady d’Abanville » Cat Stevens, « Europa » Santana, « The partisan » Léonard Cohen, « Shake it Baby » John Lee Hooker… Il mit trois pièces d’un franc, appuya sur H3 « The letter » Joe Cocker et observa le bras mécanique saisir le disque, le déposer sur la platine et le saphir avancer sur le bord du disque. Un craquement puis … Il y avait des années qu’il n’avait plus écouté cette chanson qui lui rappelait l’arrière-salle d’un café, prés de l’université, où ils avaient l’habitude de se retrouver avec des copains les après-midis quand ils séchaient les cours de physique et chimie ou d’informatique.
Il se mit à déambuler d’un bout à l’autre de la salle, en passant même derrière le comptoir et lisant les étiquettes des bouteilles, regardant les rangées de verre, l’évier en inox, la tireuse de bière. Au moment où le disque s’arrêta, il entendit des pas qui descendaient dans l’escalier.
— « Vous aimez cette chanson ? Il m’arrive, quand je suis seule le matin et qu’il n’y a pas de chambres à faire, d(en écouter un ou deux en pensant à mes parents, à mes oncles, à mes tantes, aux voisins, aux clients. Alors j’essaie de les imaginer, jeunes, amoureux, riant, rêvant à leur vie future ». L’homme ne l’avait pas quitté des yeux depuis qu’elle était revenue. Il la regardait s’affairer autour des tables avec une poignée de fourchettes et des couteaux, puis des piles d’assiettes blanches. Elle avait des gestes gracieux et précis et préparait les tables tout en parlant, sans jeter un regard vers l’homme et sans paraître pour autant faire attention à ce qu’elle faisait.
Après un long silence, elle demanda à l’homme s’il comptait déjeuner ici « parce que si vous ne restez que trois jours, c’est aujourd’hui ou jamais. Les autres jours le restaurant est fermé. Il y a des côtelettes de moutons avec des haricots verts, et c’est moi qui cuisine ».
L’homme fit quelques pas vers le comptoir, s’accouda un instant, sortit de sa poche le foulard de soie rouge qu’il serra dans sa main, puis se dirigea vers la porte.
— « A plus tard ! ».
Au moment où il franchissait le seuil, alors qu’elle n’avait pas répondu, il l’entendit crier du fond de la salle « Attention, parce qu’à midi, il va y avoir du monde ! ».
Malgré le soleil, l’air était frais. Il ferma la porte.
Jean-Paul Roig (Paris - septembre 1999)