Une voiture roule le long de la Seine sous un ciel de plomb. Il pleut doucement sur Paris. C’est le matin. Un 17 juin. Sept heures du matin. Un dimanche. Les rues sont désertes. Une voiture qui roule silencieusement dans la brume. Elle flotte comme dans un ralenti de cinéma, sous une fine pluie d’été. La ville est grise. Le mouvement régulier des essuis-glaces balaient le pare-brise. La pluie est incessante. Le temps suspendu. Du sur-place comme rattachés à quelque chose dans un silence extasié. On n’entend pas le bruit du moteur.
Et puis tellement fatigués. Vidés. La buée sur les vitres. Les pensées comme le paysage, embrumées. Transparence voilée, envahissante, la buée tapisse les vitres. Exsangues, lui, le regard glissant de la surface noire et luisante du pavé de la chaussée au rétroviseur. Elle, à côté, plus loin, ailleurs. Le regard droit et horizontal. Très loin devant elle. Plus rien à se dire.
Des rues et des avenues de cendres. La place de la Concorde, immense, vide. La voiture fait lentement, sans bruit, trois fois le tour de la place. Elle ne dit pas un mot. Tristes. Epuisés. Ce n’était même pas une rupture. Il y a déjà longtemps que la relation était consommée. Ils avaient tentés ces deniers mois de s’accrocher l’un à l’autre. “Nous serons heureux, il le faut”. L’un et l’autre résistant, ne voulant pas laisser tomber. De longues discussions, la nuit, dans la voiture, dans un café, sur les marches de l’escalier, sur le palier, dans la chambre après avoir fait l’amour. Des nuit blanches. Au moment où il faut parler ou se quitter pour toujours. Mais ni l’un ni l’autre ne le voulait. Un an auparavant ils avaient éprouvés, l’un pour l’autre, ce fameux coup de foudre, se plaisaient-ils à raconter. Dès qu’ils s’étaient vus, l’un et l’autre avaient entendu les trompettes sonner en même temps. Ils s’étaient rencontrés et n’avaient plus voulu se quitter. Comme dans un roman. Faits l’un pour l’autre. Tout était allé très vite. Ils s’étaient vite dis je t’aime. Ils s’étaient vite installés ensemble. Ils s’étaient trouvés. L’un et l’autre avaient longtemps attendus cette rencontre. Ils l’avaient rêvés cette relation. Ils l’avaient préparée. Ils avaient épuisé durant cette année-là tous leurs rêves romanesques de voyages et de situations. Ils avaient appliqués consciencieusement toutes leurs théories de l’amour et du couple, qu’ils avaient tentés d’affiner durant un an pour rester ensemble.
Il pleut sur la ville sans couleurs. Une lumière nacrée frise à la surface du fleuve. Aujourd’hui ils se retrouvent l’un à côté de l’autre, à rouler au petit matin et ils se reconnaissent mal. Comme deux étrangers. Il y a ce projet de film posé sur le siége arrière. Entre eux. Ce scénario qu’ils avaient écrit ensemble. L’histoire de l’un de ces couples qui ne fonctionnent qu’avec les sursauts de coeur, qui s’étaient aussi vite aimés qu’ennuyés et n’avait fait aucun effort pour rester ensemble. Eux avait réussi à déjouer tout cela.
A le surmonter parce qu’ils savaient parler, s’expliquer, communiquer quand ils sentaient que ça n’allaient plus. Eux s’étaient mis à nu dès le premier soir. Nu tels qu’ils étaient. Ils savaient que leur relation ne pouvait se maintenir que s’ils se dévoilaient complètement, que s’ils se disaient tout, ne se cachaient rien. Que s’ils se connaissaient. Il s’étaient livrés tout de suite l’un à l’autre. Sans fausse pudeur, en vrac ils s’étaient racontés. Ce qu’ils aimaient. Ce qu’ils détestaient. Ce qu’ils avaient fait. Ce qu’ils voulaient faire. Les livres qu’ils avaient lus. Ceux qu’ils voulaient lire. Les dernières pièces de théâtres qu’ils avaient vus. Celles qu’ils avaient manqués. Les films qu’ils aimaient. Les réalisateurs qu’ils préféraient. Les comédiens qu’ils avaient admirés dans ce film. Les voyages qu’ils avaient faits. Ceux qu’ils aimeraient faire. Ensemble. La famille. Les parents. Les frères et soeurs. Le lieu de naissance. Le signe astrologique. L’ascendant. La cuisine chinoise. Plutôt vietnamienne. Le restaurant que l’un et l’autre connaissaient. Celui qu’il voulait lui faire découvrir. Son goût pour les alcools forts. Le sien pour la Téquila. Sa conception de la vie. Bien-sûr, mais comment peuvent faire tous ces gens, les autres. La liberté, bien sûr, l’amour, la paix, la générosité, l’humilité. On étouffe en France. Les gens ne pensent plus qu’au profit, qu’à l’argent. Chacun n’entend plus ou ne voit plus que soi-même. Les rapports humains sont faussés. Nous manquons de spiritualité. J’aimerais tellement allé en Inde. Moi aussi. L’Inde de sud. Moi l’Inde du Nord. J’ai entendu parler d’un pays, le Bhoutan. J’ai une copine qui justement revient de Thimbu.
La pluie tombe sans s’arrêter. Imperturbable. Des feux oranges clignotants dirigent une circulation imaginaire. Un couple qui court sous un parapluie difficile à partager. Une ambulance blanche et rouge qui surgit soudain comme un coup de griffe dans la brume et le silence. Toute la soirée ils s’étaient évités. Il l’avait invitée à danser au petit matin. Ils n’avaient effectué que quelques pas jusqu’à ce que les bras tombants, d’un sourire triste, elle lui dise qu’elle était trop fatiguée. Quand leur ami Patrick avait insisté pour qu’ils restent déjeuner ils n’avaient pas refusés. Las, ils redoutaient tellement de se retrouver seuls comme maintenant, là, sur ces quais de Seine à flotter dans la brume de leurs pensées engourdies. Ils avaient racompagnés cette fille Barbara qui leur avait demandé aussitôt dans la voiture ce qu’ils faisaient, comment connaissaient-ils Patrick et après des réponses laconiques, comme les questions n’avaient pas été retournées, ils s’étaient retrouvés dans le silence. Lui avait mis de la musique. Une cassette en fin de bande qui s’était rapidement tûe. Mais ni l’un ni l’autre n’avaient retourné la cassette. Qu’allaient-ils faire maintenant? Que devaient-ils faire? Aller à l’appartement? Se coucher l’un à côte de l’autre? Se prendre dans les bras? Faire l’amour? Pleurer sur eux-mêmes? Pleurer sur la relation?
Il prit la sortie Chatelet mais au lieu d’aller vers République, il tourna à droite sur le pont au Change. Il aimait sa voiture et en jouant sur l’accélération il la laissa glisser vers cette destination inconnue. Il suivit la rive gauche et tourna rue des Saints-Pères. Ça y est il savait où il allait. Au Café de Flore. Le lendemain de leur première rencontre ils avaient pris leur premier petit déjeuner ensemble dans ce café. Rendez-vous au Café de Flore. Il lui fit la proposition, sans lui rappeler ce souvenir, mais elle ne répondit pas. Il se gara rue Saint-Benoît. La pluie avait cessé. En quittant sa voiture il se retourna pour l’admirer. Il la trouvait belle et il en était fier. Grise métalisée, les chromes étincelants. Elle lui semblait correspondre à lui. A l’image qu’il voulait se donner. A elle aussi. Au quartier et à une époque aussi. La terrasse était couverte. Un an auparavant, ce premier rendez-vous avait eu lieu en extérieur. Il faisait soleil. Ils s’instalèrent au fond à droite sur une banquette. L’un en face de l’autre. « Deux café-crèmes, s’il vous plaît ». Elle était belle dans sa robe de velours rouge. Il lui prit la main. Ils se regardèrent et se sourirent. Il eut soudain l’impression d’un mauvais rêve. Evidemment, tout allait recommencer. Comment pouvait-il en être autrement. Entre gens de raison. Et il se mit à imaginer Le Flore cinquante ans auparavant. Le serveur s’approcha de la table : « Deux café-crèmes, voilà ! ». Elle se leva pour remettre son manteau. « Tu as froid. Tu es fatiguée. Nous allons aller dormir ». Elle lui sourit en le fixant d’un regard assuré qu’il ne lui connaissait pas. Elle but son café-crème sans le quitter des yeux. Jamais il ne lui avait vu ce visage. Comme s’il la voyait pour la première fois. Elle semblait en quelques heures être devenu quelqu’un d’autre. Une femme.
Huit heures sonnèrent au clocher de l’église Saint-Germain-des-Prés. Elle prit son sac, se leva et se dirigea vers les toilettes. Il avait terminé sa tasse sans s’en apercevoir. Il pensait à ces gens qui se lève pour travailler un dimanche matin. Et tous les jours de la semaine. A sa vie d’éternel étudiant. Puis le serveur lui tendit un morceau de papier. Un mot qu’une jeune femme lui avait demandé d’apporter : « Les chemins de la Liberté passent par le Café de Flore. Vivre sa vie ou la rêver. Bon voyage Ciao » avec un petit poisson en signature et un post-scriptum : « Le scénario t’appartient ».
Jean-Paul Roig – Paris (juillet 1993)