Écrits
Triste train

Elle était assise en face de moi, le visage plongé dans un livre. Nous avions quitté Chateauroux à 18h 37. Le paysage défilait. Comme les souvenirs. Elle dormait à présent, la tête droite, les mâchoires serrées et la bouche arquée qui s’abaissait sur les coins, comme la dessine les enfants pour exprimer la tristesse ou la méchanceté. Sa respiration était forte. Ses paupières tremblaient. Un visage sévère à la peau grise. Des traits crispés qui exprimaient une affliction étouffée. Ses mains étaient sérieusement posées l’une sur l’autre et ses doigts gourds montraient l’alliance que nous étions aller choisir ensemble chez un bijoutier ami de ses parents. Place des Ternes. La Gerbe d’Or, 53 place des Ternes. La courroie de son sac à main était passée dans le bras droit. Le corps tanguait suivant le mouvement du train. Puis la tête a bougé et s’est légèrement inclinée. Sans se réveiller, elle a plaqué son sac contre son ventre. Elle dormait maintenant la bouche ouverte et l’ombre d’un sourire se dessinait imperceptiblement sur des lèvres sèches couleur de cendre. Mais son sourire n’était qu’une grimace. Son sommeil devait être comme sa vie, mort, vide, sans rêves. Ou rempli des images et des bruits du séjour que nous venions de passer chez ses parents. Un inconscient qui se purge. Elle s’était faite ainsi, en robot. Puis somnambule, d’une chose à l’autre, d’un lieu à un autre. Il y a un moment où elle est partie. Je l’ai vue s’éloigner et puis elle a disparue. Je l’ai perdue. Elle a réorganisée sa vie lisse, nette et ordonnée. Rien ne devait plus s’y accrocher. Rien ne devait plus lui arriver. Toute improvisation était bannie. Toute émotion conjurée. Tout devenait extérieur et plus rien ne pourrait jamais l’atteindre. Ni même le temps. Sans âge. Sans passé, sans mémoire et sans avenir. La jeune fille avait vieilli mais elle ne s’était pas transformée. Ses cheveux avaient blanchi et elle avait gardé sa voix fluette de petite fille. J’avais assisté à ce spectacle, impuissant.
Jeune Homme triste dans un train : c’est le nom d’un tableau de Marcel Duchamp. Le temps a toujours le dessus et il vous emporte sans vous amener nulle part. Il y avait longtemps que je ne l’avais plus regardée. Le train m’a toujours fait voyager dans le passé. Quand je rentrais le soir, elle avait déjà diné et était la plupart du temps dans son fauteuil le nez fourré dans un livre. Elle avait toujours aimé la littérature mais à partir d’une époque elle s’était mise à lire à un rythme forcené. Livre après livre. Elle les dévorait, en les machant, dans un mouvement perpétuel, page après page, jusqu’à l’heure de manger, l’heure de se coucher, l’heure de sortir, l’heure attendue et l’heure venue. Et rien que des romans qu’elle empruntait à la bibliothèque de l’arrondissement. Elle devait les prendre en bloc, j’y pensais tout à coup, un auteur après l’autre. Toutes sortes de romans. Mais jamais je ne l’avais entendu faire allusion à une de ses lectures. Ni avec moi, ni avec personne. Ni même avec Madame Puisant. La seule personne qu’elle rencontrait. Madame Puissant, plus agée qu’elle, était la propriétaire de la chambre de bonne qu’elle louait avec sa sœur à son arrivée à Paris. Celle-ci ne m’avait jamais adressé directement la parole et parlait de moi à la troisième personne, même lorsque je me trouvais à côté d’elle. C’était la seule personne qui venait encore chez nous et je la croisais parfois le mercredi soir, quand la réunion de l’association était annulée. Depuis le bureau, j’entendais leurs bavardages dans le salon. Des histoires de mutuelles d’assurance, du fils qui avait signé la promesse d’achat d’un pavillon de banlieue, de la visite des parents qui rentraient d’un voyage en Turquie, du dîner qu’elle avait fait, avec son époux, dans un restaurant dont on parlait dans un magazine, de la soeur qui faisait construite en banlieue.
Elle écoutait et approuvait.
J’allais me dégourdir les jambes dans le couloir et remontais jusqu’au wagon-restaurant. Chaque fois que je marchais dans le couloir d’un train, je ne pouvais m’empêcher de penser à ce professeur de physique qui nous disait qu’il aurait suffi de marcher à la même vitesse que le train dans le sens opposé à son mouvement pour rester au même endroit. Au retour, elle dormait, le sac à main toujours plaquée sur le ventre. A côté d’elle, un livre, les ailes déployées, était posé sur la banquette.
A Chateauroux, à l’arrivée dans le compartiment, après avoir soigneusement vérifié les numéros de réservation des places, elle s’était installée sans un mot. Elle avait quitté sa veste, s’était assise dans le sens de la marche et elle avait aussitôt pris le livre pour y plonger son regard. Quand le train s’arrêtait en gare, et seulement à ces moments-là, elle relevait les yeux et posait son livre ouvert à côté d’elle. Puis elle piochait dans son sac un morceau de chocolat qu’elle me tendait et que je prenais toujours sans mot dire. Nous n’avions pas échangé la moindre parole depuis le départ. Elle m’avait seulement demandé au moment où le train quittait la gare de Chateauroux, si les autres places du compartiment étaient réservées. J’étais allé vérifier et lui avais répondu que non.
C’est à la gare des Aubrais, à Orléans, quand le train s’est arrêté, qu’elle s’est réveillée. Des yeux hagards se sont ouverts sur moi. Un rayon de soleil éclairait son visage. Son regard dépourvu d‘expression est resté longtemps accroché au mien. J’ai tenté de lui sourire et, sur un visage gris, deux taches rouges apparurent aux pommettes. Brusquement elle a baissé la tête vers son sac en s’essuyant les yeux. Elle fouilla et sortit un morceau de chocolat qu’elle me tendit. Puis elle reprit son livre et tourna la tête vers la fenêtre. Des familles s’embrassaient sur le quai. Elle les regarda longuement jusqu’à l’annonce du départ. De la fenêtre au livre, elle reprit sa lecture accompagnée d’un nouveau soupir : « Encore une heure…  ».
Deux mouvements égaux, parallèles et opposés qui créaient du sur-place. Qu’est-ce qui nous faisait rester ensemble ? Depuis trois ans, je menais une double vie et jamais elle ne m’avait posé de questions. « Elle ». Avec Laura, on l’appelait ainsi. Je ne pouvais imaginer me séparer d’Elle. Laura me quitterait un jour à cause de ma lâcheté comme elle disait en crachant le mot. Pourtant je crois l’avoir aimé, à des moments précis. Ou m’en étais-je seulement persuadé, voulant vivre moi aussi comme les autres.
Quand à vingt ans nous nous étions rencontré sur les bancs de l’université, c’était déjà l’habitude qui nous avait rapprochés. Celle de se retrouver toujours à la même place, à côté, le lundi matin, à ce cours de Littérature Comparée. Puis le métro que nous avions coutume de prendre ensemble. Je descendais trois stations avant elle. Un jour je l’ai accompagné jusqu’en bas de chez elle, en pensant que l’effort de reprendre ensuite le métro n’était pas si grand. Puis tous les jours. Souvent je rentrais à pied. J’habitais alors à Belleville chez mes parents. Elle possédait une chambre qu’elle avait partagé avec sa sœur, jusqu’à ce que celle-ci parte vivre chez son futur mari. Un jour elle m’a invité à monter et je suis resté.
Nous avons terminé nos études en même temps. Elle avait préféré les interrompre. Nous nous sommes mariés l’année suivante et avons quitté la petite chambre de l’avenue Parmentier pour nous installer dans un trois pièces de la rue Alexandre Dumas. Je venais d’être embauché définitivement au journal.
Cette année-là j’y ai cru. Tout semblait prendre forme. Tout se passait comme ça devait arriver. Je n’habitais plus chez les autres. J’avais une situation sociale. J’étais journaliste et j’étais marié. J’avais l’impression de franchir les étapes, de progresser. Je devenais un homme. Je devenais adulte. Avec des amis adultes, des couples, que nous invitions à venir chez nous le soir. Chacun étalait ses ambitions, son avancement et la construction de son confort. Je trouvait tout cela normal. Ce devait être le lot de chacun. Puis il y a eu l’enfant. Elle voulait désespérément avoir un enfant. Après de longs mois de rendez-vous, d’examens, d’analyses, la porte s’est fermée. J’ai essayé d’être patient et de garder confiance, mais c’était terminé.
Les gares de banlieue défilaient les unes à la suite des autres. On approchait de Paris. Quand le train a commencé à ralentir, elle s’est levée, a fourré le livre dans son sac, remis sa veste et m’a tendu un morceau de chocolat. Je restais assis à la regarder soudain s’agiter.
Tirant sa valise, le dos tourné : « Allez, on y va. Si on veut avoir un taxi il vaut mieux ne pas traîner, ensuite c’est la bousculade. Tu sais bien comment ça se passe… ».
Le train s’est immobilisé. J’ai pris ma valise et je l’ai suivi.

Jean-Paul ROIG – Paris (novembre1992)

(le tps vous emporte sans vous amener nulle part…)