Écrits
Expression d’un livre

A onze heures au café Certa avec le livre. Ce matin il avait choisi ses vêtements. Il s’était regardé dans le miroir de l’armoire. Il s’était parfumé. Il s’était peigné. Dans l’escalier, sa serviette sous le bras, il avait croisé la concierge et l’avait saluée. Depuis des années qu’il ne lui accordait pas le moindre regard, la pauvre femme, tellement surprise, n’avait pu lui répondre, seulement interrompre sa course et, penchant la tête par dessus la rampe, le suivre des yeux. Dans la rue, il avait levé la tête et regardé le bleu du ciel. Un soleil oblique de printemps éclaboussait la ville. Dans l’air frais du matin, un jour nouveau s’ouvrait, étincelant, de cette lumière purifiée qui vient après de grises journées monotones de pluies incessantes. Il marchait, léger. Il n’en avait parlé à personne. Il respirait un air qui lui paraissait plus pur. Il avait un secret et il devenait le héros de son histoire. Ce n’était plus l’aventure des autres, mais la sienne, qu’il allait vivre, qu’il allait enfin composer. Sans se connaître ils se reconnaîtraient. Après un sourire complice ils se salueraient et il l’inviterait à s’asseoir. C’est lui qui l’attendrait. Ce matin, il se sentait soudain uni à tout les hommes. Il cheminait d’un pas élastique et le monde surgissait autour de lui. Un balayeur noir avec un ballet en plastique vert qui poussait un tas de détritus dans la rigole. Une femme en équilibre sur un pied qui arrangeait son bas. Un vieil homme barbu qui dormait au coin d’une porte cochère. Voilà douze ans qu’il menait cette vie rangée, accordée entre sa femme, sa famille, sa belle-famille, sa librairie et ses livres. Il y avait aussi sa collection de pipes, son chat, son Chiroubles, ses abonnements et sa vieille voiture. Tout cela était à lui, le supportait, l’identifiait. A l’intérieur de lui-même chantait cette phrase : « Mais vous apporterez le livre ! ». Il se réveillait d’un long sommeil de plusieurs années. Dépouillé de ses chimères, lui devenaient soudain sensibles le claquement de ses talons sur le trottoir, le poids de la porte de la librairie, le frottement de la semelle de ses chaussures sur le tapis brosse, la lumière du jour sur les rayonnages, le tintement de la clochette au-dessus de la porte, les chuchotements du commis. Assis derrière son bureau, il regardait tous ces livres, silencieux, droits, en longues rangées les uns à côté des autres, comme s’il les lisait tous à la fois. Le calendrier affichait « mardi 7 avril ». Il avait oublié son anniversaire. Hier il avait eu quarante ans. Ensuite il pourrait lui proposer, l’inviter à déjeuner. Dans ce petit restaurant, rue Glück, où avait disparu cette jeune femme rousse qu’un jour il avait suivi depuis le Porte Saint-Martin. Le livre bleu il le lui offrirait.
Après son mariage il s’était installé dans un confort moral, matériel et intellectuel aussi, et sa vie ronronnait à l’intérieur d’un triangle défini par la rue Saint-Jacques, la rue Monge et le boulevard de Port-Royal. Il passait là ses jours et ses nuits entre sa librairie et son appartement, dans le silence de ses lectures et de ses rêveries. Tourmenté disait-on par le désespoir de ne pouvoir tous les lire et tous les posséder. Ces tonnes de papier imprimé, ces livres partout, sur les rayons, au grenier, à la cave, partout, dans des cartons, à la librairie mais aussi à l’appartement. « Et si tout cela prenait feu » lui avait dit un jour un client « … tout cela peu s’enflammer rapidement ». Quelle idée ! Il n’y avait jamais pensé auparavant. Depuis il n’avait pu oublier cet homme et sa remarque. Et ses notes, c’était toujours demain qu’il devait s’y mettre, qu’il devait les rassembler. Demain.
Une enveloppe jaune, posée sur son bureau, portait sur le dos un numéro de téléphone recopié au crayon. Il avait longuement regardé ces huit chiffres, notés au stylo bille noir, en haut d’une page de ce livre bleu, sans autres indications. Seuls les deux premiers étaient séparés par un tiret. Ronds, plutôt arrondis.
Il avait voulu terminer la lecture du livre avant de téléphoner. Après tout les appels qu’ils devaient passer ce jour-là aux fournisseurs et clients il avait composé le numéro. Il avait déjà essayé la veille, une fois, en vain, mais il s’était promis, avait juré de ne pas abandonner et à chaque retentissement de la sonnerie il espérait. Une femme avait répondu. Une voix claire, enjouée. Elle avait souri. Non, elle ne connaissait pas ce livre. Elle ne l’avait jamais lu ni même n’en avait entendu parler et il avait aussitôt ajouté : « Je serai demain à onze heures au Café Certa à Opéra. J’aimerais vous rencontrer ». La femme n’avait pas répondu tout de suite. « Au Café Certa ? A onze heures ? D’accord ! Mais vous apporterez le livre ».
Il quitta à dix heures la librairie, prit un taxi et se fit déposer place de la Madeleine. Il remonta à pied le boulevard des Capucines. Au Café Certa, en terrasse, le livre bleu posé bien en évidence sur la table, il attendit jusqu’à midi.
Le lundi suivant, sous le faux prétexte de l’enterrement d’un ami d’enfance dans sa ville natale de Clermont-Ferrand, il partit, seul, vers Filicudi, une île au large de la Sicile, dont n’avait cessé de parler son voisin de table, au Café Certa, alors qu’il attendait.

Jean-Paul Roig  -  Paris  (mai 1992)